Exotisme au Moyen-Âge

L’éléphant au Moyen-Âge, entre réalisme et fantaisie

Les animaux exotiques sont très prisés au Moyen-Âge : lion, antilope, singe, panthère, hyène, rhinocéros, autruche… et bien sûr l’éléphant que l’on trouve représenté, par exemple, dans l’Arche de Noé.

Manuscrit Bibliothèque Nationale de France éléphant dans l'Arche de Noé
Commentaire de Beatus sur l’Apocalypse, L’Arche de Noé, Espagne du nord, vers 970, Urgel (Andorre), Musée diocésain, ms. 1, fol. 23.

Or, il n’est pas aisé de figurer un animal exotique que l’on n’a jamais vu. Les seuls éléphants présents en Europe, au Moyen-Âge, sont Aboul Abbas, l’éléphant de Charlemagne (vers 800), celui de la ménagerie de Frédéric II de Hohenstaufen (1212-1250) et celui offert par saint Louis à Henri III d’Angleterre en 1255. Entre le IXe et le XIIIe siècle, aucun éléphant ne vivait sur notre continent. Cela explique les représentations peu réalistes de ces animaux sur les sculptures romanes et dans les manuscrits de cette époque. De plus, de fausse croyances sont nées à ce moment-là sur l’éléphant : le curé Lamprecht, dans l’Alexanderlied (vers 1130) affirme que l’éléphant ne peut pas se relever s’il tombe car il n’a pas d’articulations dans ses pattes. Guillaume le Clerc (vers 1210) dit aussi que ces animaux n’ont pas de moelle, qu’ils sont particulièrement forts et qu’on ne peut les vaincre qu’en les touchant au nombril.

Certaines parties de l’éléphant représentées nous paraissent aujourd’hui bien fantaisistes. La trompe, par exemple, pouvait être représentée de manière plus ou moins originale, selon l’imagination de l’artiste.  Elle apparaît tour à tour comme une ventouse, un tuyau, un entonnoir ou encore une trompette.

La trompe peut aussi apparaître sur le front.

Manuscrit Bibliothèque Nationale de France Eléphant avec une trompe sur le front
Summa Britonis, XIIIe siècle, Allemagne du Sud ou Autriche ?, Paris, BnF, Ms. Lat. 10448, fol. 119.

Les sculpteurs romans ont parfois allongé la lèvre inférieure de la bouche de l’animal qui ressemble alors à un bec, comme à Aulnay-de-Saintonge, en Charente-Maritime (où l’inscription HI(C) SUNT ELEPHANTES nous fait comprendre qu’il fallait préciser cette espèce inconnue en Occident). Sur d’autres exemples, la trompe peut également sortir de la bouche de l’éléphant à la manière d’une langue (exemple à La Charité-sur-Loire).

Quant aux défenses, elles pointent vers le haut comme celles des sangliers et sont en général placées trop haut.

Manuscrit British Library éléphant avec des défenses de sanglier
Recueil illustré, Londres, British Library, Ms. CottonTiberius BV, partie 1, fol. 81.

Alors que dans l’église de Vorly, les défenses, mal-interprétées, deviennent des cordes liant les trompes des animaux affrontés.

Chapiteau sculpté église de Vorly éléphants affrontés avec des cordes enroulant les trompes et venant remplacer les défenses
Chapiteau des éléphants, portail, Vorly (Cher), église Saint-Saturnin, XIIe siècle.

Pour les oreilles, elles se dressent ou au contraire s’affaissent. Quand elles sont représentées, elles sont soit festonnées, comme sur le manuscrit français 1951 de la BnF, ou ressemblent à celles du cheval ou du chien.

La queue de l’éléphant peut descendre jusque terre, à l’instar de celle du lion. A l’inverse, elle peut être presque invisible ou laineuse pareille à celle d’un mouton. Elle peut aussi être très stylisée, comme à Notre-Dame-la-Grande de Poitiers où elle se termine en fer de lance avec une touffe de poils raides.

Chapiteau sculpté église collégiale Notre Dame la Grande de Poitiers éléphants affrontés avec une queue stylisée
Chapiteau des éléphants, Poitiers (Vienne), église collégiale Notre-Dame-la-Grande, XIIe siècle.

Pour les membres, les ongles sont parfois transformés en doigts, en griffes de carnassiers ou en sabots de bovins ou encore d’équidés (ex : Speculum humanae salvationis, Allemagne, 2e moitié du XIVe siècle, Londres, British Library, Arundel 120, fol. 28).

Manuscrit British Library éléphant de combat avec des sabots de cheval
Speculum humanae salvationis, Allemagne, 2e moitié du XIVe siècle, Londres, British Library, Arundel 120, f.28.

Avec de telles représentations, on se trouve entre la faune réelle et la faune composite, sinon fantastique. Les artistes médiévaux ont fait preuve d’une naïveté attachante qui révèle leur embarras pour représenter un animal qu’ils n’avaient jamais vu et qui leur était parvenu déformé. Alors que les sculpteurs s’inspiraient de représentations plus anciennes, les enlumineurs s’appuyaient sur les textes qu’ils devaient illustrer. Cela explique que l’iconographie de l’éléphant a peu évolué avant la fin du Moyen-Âge, même dans le Livre des Merveilles de Marco Polo qui les décrit pourtant précisément.

Des exceptions sont cependant à noter. En effet, il existe quelques représentations médiévales réalistes, notamment en Angleterre, vers le milieu du XIIIe siècle. On a longtemps pensé que l’arrivée de l’éléphant d’Henri III pouvait expliquer ce fait. Mais, en réalité, certains spécialistes ont réfuté cette thèse : selon eux, certains manuscrits présentant un éléphant gris naturaliste aux proportions correctes, avec des défenses et des pattes normales, étaient antérieurs. C’est le cas pour les Chronica Majora (ouvrage de Matthew Paris) et aussi pour le Bestiaire Harley 3244 de la British Library.

On voit donc, à la lumière des différentes représentations que nous venons d’étudier, que le degré de réalisme dépend non seulement de la connaissance de l’animal (qui arrive grâce aux échanges avec l’Orient), mais avant tout du choix et de la formation de l’artiste…

 

Bibliographie

DUCHET-SUCHAUX, Gaston et PASTOUREAU, Michel, Le bestiaire médiéval, dictionnaire historique et bibliographique, Paris, Le léopard d’or, 2002, pp. 64-67

THIBOUT, Marc, L’éléphant dans la sculpture romane française, Paris, Société Française d’Archéologie, 1947.

TESNIERE, Marie-Hélène et DELCOURT, Thierry, « La licorne et l’éléphant », Bestiaire du Moyen-Âge : Les animaux dans les manuscrits, Paris, Samogy éditions d’art, 2004.

TESNIERE, Marie-Hélène, Bestiaire médiéval : Enluminures, Paris, BnF, 2005.

HASSIG, Debra, Medieval bestiaries, Text, image, ideology, Cambridge University Press, 1995, chapitre 12, « The ideal spouse : The Elephant », pp. 129-144.

 

Pour en savoir plus sur le bestiaire au Moyen-Âge :

Bestiaire du Moyen-Âge – Exposition virtuelle BnF

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